L’HUMANOIDE OCEAN ONE A MARCHE SUR LA LUNE

Développer une nouvelle génération de robots spécialisés dans l’exploration, l’analyse, l’étude et la préservation du patrimoine sous-marin est un projet né de part et d’autre de l’Atlantique. « Faire plonger et marcher un humanoïde sur la Lune», vaisseau amiral de Louis XIV sombré devant Toulon en 1664, est le rêve follement ambitieux auquel se sont attelés des archéologues sous-marins et des roboticiens américains et français.

L’équipe du DRASSM (Département des Recherches Archéologiques Subaquatiques et Sous-Ma- rines, Ministère de la Culture et de la Communication) menée par Michel L’Hour, constitue depuis la création en 1966 de ce Service à Compétence Nationale, un véritable moteur pour l’innovation et la recherche dans le domaine de l’archéologie des mondes immergés et des techniques associées. Cette dynamique d’innovation a suscité depuis quelques années l’intérêt de grands laboratoires et de chercheurs en robotique. Ils se sont finalement rassemblés au sein du « Projet Corsaire Concept » pour concevoir les outils robotiques qui permettront demain de réaliser des fouilles archéologiques méthodiques jusqu’à 2000 mètres de profondeur.

S’appuyant sur plus de deux décennies de recherche en robotique, notamment dans les domaines de la commande des robots manipulateurs et des humanoïdes, l’équipe du Professeur Oussama Khatib de l’Université de Stanford (Californie) a de son côté conçu et construit un robot humanoïde sous- marin. L’enjeu de cet avatar robotisé est d’autoriser son pilote archéologue à expertiser et fouiller, comme le ferait un scientifique en plongée, des sites culturels sous-marins localisés bien au-delà des limites de la plongée humaine, et ce sans contrainte de durée. Grâce à la mesure des efforts mécaniques des bras et à deux interfaces haptiques – sortes de joystick restituant les forces et les couples mécaniques – il est possible désormais de transmettre à l’archéologue demeuré en surface ce que ressent simultanément le robot en profondeur. Ainsi, en milieu hostile, la manipulation complexe d’objets fragiles devient possible puisque le geste robotisé, prolongé de l’humain, restitue au pilote la sensibilité intrinsèquement liée à ce sens du toucher que l’on sait indispensable à l’intervenant humain mais que l’on disait jusqu’à aujourd’hui inaccessible à sa déclinaison humanoïde.

Avec le concours du LIRMM (Laboratoire d’Informatique de Robotique et de Microélectronique de Montpellier, CNRS/Université de Montpellier), le DRASSM et le Laboratoire de Robotique de l’Université de Stanford ont mené mi-avril 2016 une campagne expérimentale qui a permis de vérifier tout le potentiel de cette technologie pour l’archéologie sous-marine. Par 90 mètres de fond, le robot Ocean One a longuement exploré l’épave de la Lune. Au cours de cette opération, l’humanoïde a notamment prélevé avec une grande délicatesse un petit pot en céramique à quatre anses produit au 17ème siècle dans des ateliers catalans. L’objet a ensuite été déposé dans un panier de prélèvement puis ramené à la surface avant d’être confié aux bons soins des archéologues du DRASSM.
Cette première mondiale placée à l’interface de l’histoire et de la science-fiction marque une rupture technologique cruciale dans le domaine du travail sous-marin robotisé. Premier pas vers une évolution majeure, sinon une révolution dans le domaine de l’exploration des mondes immergés, elle s’est déroulée à quelques milles nautiques seulement du lieu où Jacques-Yves Cousteau, Frédéric Dumas et Philippe Tailliez expérimentèrent pour la première fois le scaphandre autonome mis au point par le Commandant Cousteau et l’ingénieur Émile Gagnan en 1943 et dont on sait qu’il décupla les capacités humaines d’exploration des mondes maritimes. En cette seconde décennie du 21ème siècle, Ocean One, né en laboratoire de la technologie la plus innovante, matérialise incontestablement une nouvelle avancée fondamentale dont les enjeux sont presque incalculables. Son irruption dans le monde des abysses va incontestablement repousser les limites de l’exploration et du travail sous-marin de précision.

Le robot OCEAN ONE est exposé au Musée d’Histoire de Marseille jusqu’au 9 mai dans le cadre de l’exposition « Mémoire à la Mer. Plongée au coeur de l’archéologie sous-marine. »